L'Usyil, le mystère : l'identité culturelle des Bedik

Publié le par Estelle

L'Usyil, le mystère : l'identité culturelle des Bedik

Rendez-vous en terre inconnue, je vous emmène au Sénégal Oriental, dans la région de Kédougou, à la rencontre d’un petit peuple (plus d’un millier seulement) que l’on pourrait nommer « le peuple de la pierre ». Les Bedik habitent au sommet rocheux que couvrent d’énormes blocs de dolérite, la pierre qui constituent le décor, mais c’est aussi le matériau des autels pour les sacrifices. En dépit de ces difficultés géographiques, démographiques et historiques, c’est un peuple tenace qui a su garder intacte leur identité culturelle se manifestant avant tout par les rites et les fêtes  nombreuses pour lesquels ils consacrent les moyens avec beaucoup d’énergie. C’est peut être une façon pour survivre ! Et leur capacité à résister, certainement au nom d’Usyil, au nom du « Mystère », de la tradition et de la tradition du « mystère » pour faire comme leurs pères leur ont appris.

La bonne marche des pratiques coutumières et rituelles est assurée par l’adem ar usyil ; il veille à la protection des rituels impliquant le secret : l’initiation et les sorties de masques qui la commandent. Il fait l’intermédiaire entre la population et le monde imaginaire des Beyid (les génies ou esprits de la brousse). Il fait parti du lignage Kamara contrairement à l’adem ar ikon, chef du village, lui faisant parti de la lignée des Keita. Ces derniers ont la responsabilité du village dans le village face aux autres villages, tandis que les Kamara assument celle du village dans la brousse (chasse, initiation) et de la brousse dans le village (sorties des masques).

Les Bedik ont le mot syapol pour désigner un secret, quelque chose qui doit se dire mais qui peut être répété. Alors, le mot Usyil c’est quelque chose qu’on fait et dont chacun sait comment cela se passe pour son propre compte, mais dont on ne doit savoir comment cela se passe pour les autres et dont on ne parle pas. Le maintien du Mystère, dépendant de la coutume, implique la complicité des femmes, le public majeur. C’est parce qu’elles paraissent y croire que les hommes ne se voient pas comme simples acteurs d’une supercherie, mais se sentent investis d’un rôle mystérieux dicté par les ancêtres pour les futures générations et perdurer la tradition.

Alors pourquoi les femmes sont exclues de ce Mystère ???

Premier mythe : les morts revenaient au village à l’occasion des fêtes, les femmes les reconnaissant pleuraient beaucoup lors de leur départ. U-run, le dieu créateur choisit de ne plus faire revenir les ancêtres et décida que les hommes feraient Usyil pour réjouir les femmes tout en les empêchant de reconnaitre l’identité des esprits de la brousse.

Second mythe : le Gindam, principal génie qui préside l’initiation ne se voit pas mais s’entend par son cri et le battement de quatre petits tambours dont il jouerait de ses quatre bras à la fois. Autrefois, c’étaient les femmes qui savaient Usyil, mais elles n’étaient pas capables d’en assumer la responsabilité. Elles conservaient les petits tambours, mais quand il pleuvait, elles les protégeaient seulement en les recouvrant d’un pagne. Elles n’avaient pas de quoi faire pour les abriter. Un jour, un jeune garçon trouva les petits tambours mouillés sous les pagnes ; il construisit alors un toit et dit aux femmes de les mettre à l’abri. Depuis lors, le Gindam s’est confié aux hommes, plus spécifiquement aux jeunes initiés qui gardent ses tambours à l’intérieur de la petite maison des hommes où les femmes sont interdites. C’est ainsi que les hommes héritèrent du usyil aux dépens des femmes.

On ne badine pas avec Usyil ; « gâcher Usyil » est l’acte le plus grave qu’on peut commettre dans la société Bedik et la mort est assurée pour le maudit qui a enfreint les règles. Ces règles, nombreuses et précises, garantissent l’entretien du mystère. Les acteurs doivent se substituer souvent et rapidement les uns aux autres pour donner l’impression que, parmi les hommes à visage découvert, nul ne manque. La manière de parler et de se comporter avec les masques devant les femmes est très réglementée. Les hommes masqués doivent transformés leur voix, leur démarche, leurs gestes habituels et ne doivent ni tousser, ni se gratter, etc. Ces mises en scène sont de véritables épreuves auxquelles on s’entraine durant les périodes d’initiation. Cet apprentissage, ainsi que celui de la fabrication et de l’utilisation des parures et des instruments sont l’essentiel du savoir initiatique. Tous hommes initiés deviennent dans une certaine mesure des prêtres d’un culte dont les femmes et les non-initiés constitueraient les fidèles. Ils mettent en scène les rituels en utilisant un monde imaginaire qui leur permet ainsi de se définir eux-mêmes.

En langue menik, l’homme se dit asyan et la femme asuwar. Chez les Bedik, asyan désigne « le voyant », celui qui voit ce que les autres ne voient pas, un être singulier, inaccessible au commun. Mais, si tous les hommes sont initiés à Usyil, ils ne sont pas tous asyan. Et chose étrange l’organe qui permet de tels pouvoirs est la vésicule biliaire, gammandy. Tous, au départ, hommes comme femmes sont dotés de cette faculté, mais certains seulement savent en user. Au début, cette faculté est vue comme un don de guérisseurs. Un adage dit : « le vrai asyan, c’est celui qui soigne ! ». Mais, l’usage maléfique est tentant…En effet, la vésicule biliaire est vue comme un réservoir qui s’épuise si les utilisations sont trop fréquentes et le pouvoir se pervertit.

Les bedik évoquent sans cesse le monde invisible, peuplé par les génies, les beyid. La tradition orale relate certaines rencontres avec les beyid, génies mobiles ou attachés à des lieux précis (cavernes, roches, bosquets, arbres, points d’eau). Les bedik adressent des prières, font des libations et parfois des sacrifices sur les autels qui retiennent un ou plusieurs génies. Ils appellent odasya le rite lui-même, l’autel et par extension le ou les génies auxquels on s’adresse et dont la présence et l’identité se confondent avec celles des pierres sacrées. Odasya et usyil sont dissociés, même si durant les cérémonies ils le sont. Soit c’est l’homme qui vient parler aux génies, soit c’est le génie qui se manifeste à l’homme. Pour l’adem ar usyil, le cas est plus complexe, il fait un adyasa pour réveiller l’esprit Gindam ; aussitôt, celui-ci fait entendre son cri, ce qui relève d’usyil. Pour ce qui est des représentations d’Usyil, pas d’autels consacrés, elles existent que dans la mise en scène au cours des cérémonies.

Interposés entre les femmes et la brousse, les hommes, en incarnant un esprit sous le masque, sont aussi les intermédiaires entres les vivants et les morts.

Quand à savoir ce que croient réellement les femmes, ca ne regarde qu’elles et elles seule.

C’est le jeu du Mystère…

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