A la recherche d'un enfant : le kañaleen

Publié le par Estelle

Pour toutes ces femmes si  courageuses...

Pour toutes ces femmes si courageuses...

En me baladant dans nombreux villages de Casamance, il m'est été donné de rencontrer nombreuses femmes ou enfants aux prénoms si bizarres... Oui je dis bien bizarre, j'ai rencontré à Eloubalir, une femme se prénommant "Guda corut" pardon pour l'orthographe!!! Je lui signifie que j'avais jamais entendu ce prénom, et elle me dit que c'est une femme añaleen... une femme comment ???? et elle m'explique le parcours qu'elle avait fait pour avoir son premier enfant. 

Dans la société Diola, beaucoup plus que l’enfant illégitime, c’est la femme stérile qui fait figure de "bâtarde". Exclue des cultes masculins, elle l’est tout autant des cultes féminins, dans les assemblées à l’ehunya ou au uki, où son existence sociale n’est pas reconnue. Suspectée, dans la famille de son mari, mais aussi dans sa propre famille. Si la stérilité ou la perte des enfants n’est pas systématiquement imputée à la femme, c’est toujours elle néanmoins, qui est appelée à entreprendre les longues démarches et les rituels appropriés pour « gagner son enfant ». Quoiqu’il en soit, il est diffcile qu’une femme sans enfant après plusieurs années de mariage échappe au long et coûteux rituel du kañaleen

La décision de l’entreprise appartient aux doyennes du uki, qui, à l’improviste, viennent se saisir de la femme en pleine nuit, et l’emmènent au boekin. « Même si tu pleures, tu dois partir ». Le mari, désemparé ou furieux, n’a rien à dire. L’añaleen (celle qui fait le kanaleen), d’abord prise en charge par les vieilles, est conduite dans un autre quartier ou dans un autre village, parfois fort éloigné ; elle est installée chez des « tuteurs », le plus souvent choisis par les doyennes. Ceux-ci ne peuvent se dérober à leur devoir d’hospitalité. La situation de l’añaleen diffère selon qu’elle est tout à fait stérile ou met au monde des enfants appelés à mourir rapidement. Dans le deuxième cas, c’est à l’annonce d’une nouvelle grossesse, ou juste après l’accouchement qu’elle est saisie. Le moment choisi est plus aléatoire en cas de stérilité : c’est après avoir tenté tout ce qui était possible sur place (sacrifices, consultations), que la femme doit entamer ce long périple.

A la recherche d'un enfant : le kañaleen

L’añaleen commence par changer de nom et d’identité. Ce sont les femmes du uki, ou celles des associations de son quartier qui la rebaptisent sous les formes les plus cocasses, afin de mieux déjouer les mauvaises pensées et les mauvais esprits (asaï) qui s’acharnent sur elle et son enfant : ainsi parmi les noms d’añaleen, on trouve « côte d’Ivoire », « H.L.M », « Lycée », « Cinéma », « DS », « Bingo », « Appolo »…

Le kañaleen, n’est pas une épreuve décidée à la légère. Il suppose, pour celle qui s’y soumet, l’acceptation de toute humiliation : « on se tue pour avoir un enfant, on s’habille de loques, on mange par terre, on mange du sable » Lors de cérémonies funéraires, assises dans un coin, elles boivent du vin de palme mêlé à de la terre. Ou lors de grandes réunions à l’ehunya, un peu à l’écart des autres femmes, elles boivent, à genoux, dans un seau ou un canari posé à même le sol, tandis qu’on chante : petit cochon, viens boire !

A chaque cérémonie, les añaleen, affublées de loques, de vieux pantalons, ou de toile de jute, sorte de bouffones, un sifflet entre les dents, dansent sans discontinuité, s’aspergeant de sable, se roulant parfois par terre. Dans son quartier d’adoption, animatrice de toute festivité, mais aussi corvéable à merci (elle ne peut refuser de service à quiconque), la vie qui lui est faite est souvent très dure. La séparation d’avec son mari peut être plus ou moins radicale, selon les villages.

Où qu’elle se trouve, sa quête incessante de progéniture reste en tous cas très clairement marquée dans sa parure : collier de graines croisés sur la poitrine, petit bâton, fréquemment recouvert de perles, qu’elle porte attaché au poignet. Le costume d’apparat qu’elle revêt en certaines occasions, lorsqu’approche le terme de son épreuve, n’est autre que celui que portent les femmes de l’ehunya lors des grandes cérémonies d’élection d’une nouvelle reine : le pagne de fertilité hulending (transmis de père en fille), rouge, à franges, cousu de rangs de cauris auxquels l’on accroche miroirs et sonnailles, enfin, le bonnet agrémenté de tresses de cauris.

 

A la recherche d'un enfant : le kañaleen

Dans cette longue épreuve, l’añaleen est très activement entourée et soutenue. Une mère de kañaleen, en ayant elle-même connu la dure expérience, lui enseigne les pratiques et les danses spécifiques à sa nouvelle situation. Le rejet rituel dont elle est l’objet lors de certaines assemblées de l’ehunya, va de pair avec l’extrême solidarité dont font preuve, dans la vie quotidienne, les femmes de sa promotion d’âge, de son quartier adoptif, tout entier impliqué dans l’affaire. Cette solidarité se manifeste de la façon la plus tangible dans l’engagement financier des associations féminines du quartier d’adoption : elles participent pour une grande part aux frais du traitement prescrit par le guérisseur. La contribution de l’añaleen elle-même n’a d’autres sources que le produit des « charités » que l’on fait pour elle, lors des danses, complété dans certains cas, par l’apport du mari. C’est lors des fêtes de raccompagnement de la mère et de son enfant dans le quartier marital, que ce soutien est le plus massif. Les femmes dotent l’añaleen de nombreux cadeaux (riz, pagnes), et cotisent, pour l’organisation de ce retour, des sommes parfois considérables.

L’enfant du kañaleen est, bien évidemment, l’objet d’attentions particulières : travestissements, prénoms insolites, et objets rituels doivent en assurer la protection. Les noms qu’on lui attribue sont de la veine de ceux que d’autres ethnies réservent aux enfants nés dans de telles situations : akut an (il n’a personne), ken bugul (personne n’en veut), holobaan (on a déjà enterré), hekane (on n’en peut plus), carafa (bouteille), niarteme (mille francs)…

Il arrive que l’enfant reste confié quelques années encore, au quartier adoptif : mesure de sécurité, mais aussi , précaution éducative. « un enfant qui reste dans sa famille est joyeux, mais mal élevé ; s’il reste ailleurs, il sera moins joyeux mais mieux élevé » disent les mères. 

La mère et l’enfant porteront la marque du kañaleen, leur vie durant. La mère garde sa panoplie d’añaleen, pour se rendre, de village en village, à chaque festivité, où elle encadre les nouvelles femmes. L’enfant, lui, conserve les attributs dont on l’a entouré pendant sa petite enfance, en guise de protection. 

Et si, comme moi vous vous demandez, existe-t-il des femmes pour qui le parcours ne fonctionne pas ?? La réponse est évidente pour toutes ces femmes...

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